En quelques heures, nous passons de la moiteur enfiévrée de Bangkok, à la quiétude laotienne. Une nonchalance packagée comme un label par la plupart des guides touristiques et repris en chœur par les voyageurs.
Pour s’en convaincre, il faut savoir que les laotiens se méfient du travail et lui préfèrent une certaine oisiveté… Philosophie étonnante pour une dictature communiste couvée par le grand frère made in China.
Notre premier contact avec cet art de vivre se fait lors de notre passage de la frontière Thai-laotienne. Débarqués du Thai-Lao-Express, le bus qui nous emmène jusqu’à Pakse depuis l’aéroport thaïlandais où nous avons atterri ce matin, nous déboursons 2 dollars de plus pour chacun de nos visas. Cette aumône forcée est notre contribution à la revalorisation du travail dominical au Laos. L’état ne payant pas davantage ses fonctionnaires le weekend, c’est le voyageur qui trinque. On relativise en se disant qu’il faut savoir rester solidaires entre camarades.
A ce petit jeu de pique-pocket, ces employés là sont les nababs du coin que l’on retrouve au volant de 4×4 rutilants presque aussi nombreux dans les rues que les tuk-tuk brinquebalants. Etat communiste et répartition des richesses, encore une belle utopie.
Mais revenons à nos moutons fraichement tondus à la douane et sagement trimbalés dans le bus en direction de la ville de Paksé. Interpellés par des tatouages sur le pied et un look de baroudeur, nous faisons la connaissance d’un jeune couple de routards parti pour un périple de 5 mois en Asie, avec pourquoi pas l’ambition d’y poser leur sac à dos. Belle aventure en perspective après un peu plus d’1 an et demi passé en Inde. Lui est ébéniste, elle bosse dans l’humanitaire et le marketing de luxe. Vrai concept ou grand écart entre vocation et nécessité, on vous laisse deviner. Egalement du voyage, Marta, 21 ans, lancée dans un tour du monde en solitaire, nous apprend qu’elle vient de passer 1 mois en Birmanie, le pays que nous n’avons pu visiter à cause des élections… Son récit de voyage nous laisse de fâcheux regrets bien que nos problèmes de visa étaient clairement insolubles, faute de temps.
Finalement, toute cette clique débarque en ville et se retrouve entassée dans un tuk tuk ancestral que nous quittons d’un seul élan à l’énoncé du tarif exorbitant de la course. Une pirouette qui permet de diviser par deux les prétentions du chauffeur trop heureux de conserver ses trop rares clients. L’union fait la force, voilà une formule communiste qui marche !
Arrivée dans le centre ville, la petite troupe se sépare avec l’espoir de se recroiser quelque part sur la route. De notre côté, la première urgence consiste en une bonne douche. Nous partons en quête d’un lit pour la nuit que nous ne tardons pas à trouver dans une guesthouse proche du centre. Haut chaude et ventilo inclus, mais le sourire des proprios n’est malheureusement pas au programme.
En parlant de sourires, les laotiens en sont étonnamment avares. Les adultes semblent renfrognés et nos « bonjour » (Saba-dii en laotien) restent trop souvent sans réponse. Même les plus petits sourient rarement spontanément. Les personnes avenantes, curieuses et sympathiques font exception et c’est une vraie surprise pour nous comparé aux échos lus et entendus çà et là. Des échos qui datent souvent de quelques années, et sans doute, les choses ont-elles mal évoluées depuis.
Peut-être attendions-nous trop d’allégresse et de curiosité de la part des laotiens à la vie si difficile ? Et si malgré leur dénuement les cambodgiens et autres javanais nous avaient semblé garder le sourire, c’est aussi peut-être qu’il leur reste l’espoir d’améliorer leur sort, nourri d’une liberté parfois vacillante mais réelle.
A l’inverse, au Laos, tout appartient à l’Etat et les initiatives privées peuvent du jour au lendemain être réquisitionnées. Dépourvus de travail et donc de revenus, les petits trafics s’organisent. On apprend ainsi que les laotiens se sont spécialisés dans la contrebande d’ail qu’ils vont chercher clandestinement en Thailande, pour le revendre à leurs voisins chinois.
Retour à notre quotidien. Premier diner en ville. Il est temps de réfléchir au programme des jours à venir. Nous décidons de louer une moto dès le lendemain matin et de partir pour une virée de quelques jours dans la région des plateaux des Boloven. D’après le Lonely planet, ce périple possède un vrai goût d’aventure avec des villages de différentes ethnies à traverser et une épaisse jungle où vivent les derniers spécimens de nombreuses créatures sauvages (les tigres notamment).
A défaut de jouer les Johnny sur une grosse cylindrée, nous enfourchons la fameuse mobylette à vitesses déjà utilisée en Malaisie l’année dernière. A l’agence de location, juste devant nous Marta fait connaissance avec les joies du passage de vitesses. Pour une première, l’initiation s’annonce délicate. Quelques conseils (ne freine pas avec les pieds, ne saute pas en marche…) et la voilà partie en solo à l’assaut de la route. Une vraie routarde.
De notre côté, nous avalons les kilomètres, en même temps que la poussière et les insectes suicidaires qui se réjouissent de l’absence de visière de nos deux casques. Un papillon en pleine face à plus de 70 km/h, c’est une belle baffe garantie. L’absence de panneau sur la route oblige Karine à se lancer dans l’ascension de la barrière de la langue. Et ce n’est pas gagné. A côté des laotiens, les français sont polyglottes. Tant bien que mal, nous suivons l’itinéraire prévu.
Au détour d’une route poussiéreuse, nous payons notre dime pour jeter un œil à une cascade en pleine jungle et au village attenant. Ce dernier passerait presque inaperçu et il faut une envie pressante pour découvrir les premières maisons au détour d’une longue allée arborée. Nous nous retrouvons en quelques instants au beau milieu d’un village traditionnel avec ses maisons sur pilotis et ses cabanes dans les branches dont les adeptes ne manquent pas en France. Nous nous invitons dans quelques maisons ouvertes aux visiteurs et découvrons les objets et usages de cette tribu colorée.
Si les villageois sont habitués à avoir de la visite, ce premier contact est une bonne surprise et c’est avec un large sourire que nous repartons vers notre prochain stop.
Après 3 bonnes heures de route, nous déjeunons dans un boui-boui au son d’un un rock laotien à plein volume qui semble ravir les tokio hotel du coin qui s’agitent à la table derrière nous. Ces jeunots lookés nous scrutent des pieds à la tête et semblent s’amuser de notre look mélange de C&A/Decathlon. La serveuse nous annonce dans un laotien littéraire le plat du jour que nous acceptons volontiers à défaut d’avoir compris ce que nous allions avaler. Nous avons finalement le droit à une copieuse soupe composée de nouilles, d’œufs pochés accompagnée de citronnelle, menthe et de choux. Notre première stupeur passée à la vue de la mixture, le plat s’avère plutôt bon, mais pas simple à manger surtout avec des baguettes. Rassasiés, nous reprenons la route vers Tad Lo, petit village réputée pour ses chutes d’eau et sa tranquillité.
Arrivés à destination, nous visitons plusieurs bungalows particulièrement roots, la plupart en bambou avec toilettes et douche au fond de la jungle. Karine se retrouve même nez à nez avec deux énormes lézards noir rayés de jaune qui avaient élu domicile dans une chambre. Le nid douillet était visiblement déjà pris. Inutile d’insister. De taudis en cabanes abandonnées, nous trouvons finalement notre bonheur dans une Guesthouse qui fait face aux chutes d’eau de Tad Lo. Pour l’atteindre, il faut franchir un pont d’une centaine de mètres et autant de trous qui laissent apparaitre le torrent qui coule en dessous. Pour circuler, un jeu de planches a été installé et rouler dessus en moto s’avère épique.
A l‘hôtel, l’Amanda Lear locale (avec 50 ans de moins) nous fait visiter un bungalow miteux perdu en pleine jungle. Il nous faudra lourdement insister pour obtenir une chambre un peu plus chère (15 euros) et surtout moins spartiate. Nos looks poussiéreux et notre pétrolette nous rangeraient-ils définitivement dans la catégorie « pas un copeck » ?
Le temps d’enlever les 3 centimètres de poussières qui nous couvrent de la tête aux pieds et il est l’heure de l’Happy hour avec au menu, notre première BeerLao, seul produit manufacturé made in Laos qui cartonne à l’étranger. Le breuvage ressemble à une mauvaise bière anglaise… trop légère et sans caractère. La cantine qui se propose d’étancher notre soif est dans le genre « ambiance familiale ». La mère de 25 ans maximum gère seule les fourneaux, pendant que ses 4 marmots de 2 à 10 ans environ s’occupent de servir et de débarrasser les plats entre deux pubs que diffuse une télé hurlante en plein milieu du restau. Karine fait connaissance avec le plus petit et devient très vite intime lorsque celui-ci fait un petit pipi sur ses cuisses. Une rencontre qui laissera assurément des traces.
Karine éponge comme elle peut et le gamin cherche un peu de réconfort en se faisant bercer par ses sœurs qui balancent dans tous les sens son berceau suspendu en plein milieu du restau. A vous donner le mal de mer… Nous arrivons quand même à avaler notre repas et à nous rentrer au bercail où Morphée nous tendait les bras.
Lendemain matin, nous prenons un copieux petit dej chez l’habitant avec baguette toastée svp (héritage de la présence française époque Indochine). A notre table un jeune couple d’australiens et une allemande, tous embarqués dans de longues virée loin de leur pays, transforme cette collation en un joyeux bavardage et une belle rencontre. C’est plein d’allant que nous reprenons la moto en direction de Tha Taeng et du plateau des Boloven. La route annoncée cahoteuse est parfaitement goudronnée et nous atteignons notre destination en un peu plus d’une heure. Le temps de constater que l’endroit revêt peut d’intérêt.
Nous poursuivons donc notre chemin jusqu’à la prochaine étape Paksong, qui s’avère tout aussi dénuée d’intérêt. Hasard du voyage, nous croisons Marta qui a roulé deux fois plus que nous et dans des conditions de route plus que difficiles. Revenue d’une ville plus à l’est, elle nous confirme que la région est sans intérêt, sans doute à cause des bombardements par les américains de la piste Hô Chi Minh qui a tout rasé dans le coin dans les années 60-70. Le temps de siroter un café infecte, nous faisons la route à 3 jusqu’à Tad Fan, une des plus grande cascade du Laos. Le périple ne tient pas toutes ses promesses. Point de tigres à l’horizon et les rares créatures que nous croisons sur la route, cochons, buffles, poules, chiens, sont tout sauf sauvages.
Nous décidons finalement de déjeuner à Paksé, point de départ de notre virée et de repartir en moto avant la tombée de la nuit, vers Champasak à quelques 40 kilomètres plus au sud. Les kilomètres filent et nous arrivons finalement à l’embarcadère pour traverser le Mékong jusqu’à l’île juste en face. La barje supporte on ne sait trop comment les pick-up et autres camions qu’elle transporte. Avec notre mob, il nous faut jouer de dérapages et autres glissades dans le sable pour se hisser sur l’embarcadère. Epique.
En 15 petites minutes, nous voilà sur l’autre rive. Ici la vie s’écoule au rythme du Mékong. Une formule toute faite pour dire qu’il ne se passe pas grand-chose dans le village mais que ca a l’air de convenir à tout le monde, nous y compris. Nous croisons des joueurs de Petang (à prononcer façon ‘tu tires ou tu pointes cong’) qui nous proposent de partager leur Beerlao. C’est la première fois que des laotiens a un élan de jovialité… Un bon signe ?
Notre bungalows offre une vue dégagée sur le fleuve et nous profitons du Mékong et d’un bon repas en compagnie de Diane, pétillante et chamanique landaise. De retour dans notre chambre, Karine marche sur une grosse grenouille égarée, on ne sait trop comment, dans notre salle de bain. Plus de peur que de mal pour tout le monde. La grenouille trouve refuge dans la corbeille que nous lui tendons afin de lui rendre sa liberté dans le jardin. Voilà une grosse journée qui s’achève. Demain, visite du Vat Phu Champasak, lointain cousin de la citée d’Angkor du Cambodge.
8H30, nous roulons cheveux gras au vent vers le Vat Phu Champasak. Les 12 km à avaler sont truffées de nids de poule. Il faut rester concentré pour éviter de finir en soleil. Dommage car la route traverse de nombreux villages animés par les activités parfois étonnantes des habitants, comme ce séchage de nouilles en bordure de route.
A notre arrivée, l’accueil est glacial. A moins que tous les employés soient sourds et muets, nos bonjours restent sans réponse, tout comme nos tentatives de sourires. Tant pis pour le fantasme de la joie de vivre laotienne, nous sommes finalement venus voir de vieilles pierres et rien de plus.
En matière de ruines, ce Vat Phu là ne fait pas les choses à moitié. Il faut une grosse imagination pour deviner ce que fut le site au Vème siècle. Et ce n’est pas l’ardeur des laotiens au travail qui va lui rendre sa jeunesse (1 qui travaille, 4 qui regardent). La cité tombe en décrépitude et les fonds italiens et japonais peinent à limiter la casse. Heureusement, le troisième niveau du Vat phu est plus intéressant et certains détails justifient la comparaison avec Angkor. Le décor est lui, impressionnant. Le Vat Phu est accroché sur la chaine du Mont Pénis (c’est énorme mais vrai) envahie par la jungle. Mais ce trésor laotien se mérite. Il faut en effet gravir des centaines de marches, sans doute d’époque vu leur état, pour enfin atteindre le sommet. Si l’ascension est sportive, la descente s’avère casse gueule. Mais c’est malgré tout en un seul morceau que nous rejoignons notre monture et notre hôtel pour récupérer nos sacs avant de retraverser le Mékong vers Paksé.
Après une petite heure en plein cagnard nous embarquons sur la barje où nous faisons la connaissance d’un français d’une soixantaine d’années que nous déclarons sosie officiel de Pierre Malo. Ce monsieur semble sous le charme du pays et son voyage est en fait un pèlerinage. Il nous explique qu’il a déposé les cendres de son père dans le Mékong, que sa fille décédée était fiancée avec un laotien (dont les parents font partie du voyage). On sent chez lui toute l’importance de ce périple et son entrain est rafraichissant. Au moment de nous élancer à l’assaut de la rive, il nous tape dans le dos en nous souhaitant bon voyage avec la certitude de nous revoir un jour ici ou plus certainement ailleurs.
1 heure plus tard, nous sommes de retour à Paksé avec nos tickets de bus vers les îles du sud en poche. Départ prévu le lendemain à 8H. Nous dinons vers 18H, totalement épuisés par ces derniers jours. Malheureusement, l’overdose de papaye consommée ces dernières 24H (en jus, salade, beignets …) transforme ma fin de nuit en record de vitesse, lit – cuvette des WC. A 6H, nous décidons de remettre notre départ vers le sud au lendemain, le temps que mes intestins retrouvent une certaine contenance.
Nous passons donc ce 2 décembre, jour de la fête nationale Lao, en ville. Aucune effusion de joie, de défilé de chars, d’incendie du drapeau américain… non décidément, ce pays là ne sait pas y faire en matière de révolution. On espère bien quelques feux d’artifices en soirée, mais pas trop quand même, demain on se lève à l’aube, à notre âge, le sommeil, c’est sacré !



















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